Chanter Carmen aujourd’hui, c’est bien-sûr faire résonner au Bazar Café l’œuvre de Bizet, mais aussi rendre hommage à celui qui a, par son œuvre éponyme, inspiré la sienne : Prosper Mérimée.

Hommage qui pour nous, Charitois, résonne d’une dimension de grande gratitude. Car alors que serait notre si belle cité si le poète par ses mots ne s’était interposé à la destruction programmée de Notre-Dame de la Charité qui avait le malheur de se trouver sur l’axe direct Paris-Nevers qu’ils voulaient tracer ?

La plume du poète en un duel épique triompha du trait de plume des technocrates cyniques (locution qui malheureusement de nos jours prend le tour d’un pléonasme).

Publiée en 1847 et chantée en 1875 sous la baguette de Bizet, Carmen est contemporaine du Bazar Café fondé en 1869 sous l’enseigne « Les galeries parisiennes » par les frères Narcy.

Elle est la petite sœur de l’Esméralda de Victor Hugo, autre Bohémienne, autre Egyptienne comme on les appelait alors évoquant l’origine de l’ethnie de ces femmes du voyage.

Elles paient toutes deux de leur mort, l’une assassinée par Claude Frollo l’archidiacre dévoyé, l’autre par Don José le militaire déserteur, leur condition existentielle de femmes libres.

Ces deux hommes censés faire respecter, l’un la loi divine, l’autre la loi de la cité, sont tous deux désaxés (littéralement sortis de leur axe) par l’amour d’une danseuse insaisissable (autre pléonasme, fondamental celui-ci). Ils veulent la saisir, la figer dans leur passion, la cadrer comme on dit aussi. Ils veulent l’écrire et l’emprisonner dans leur table de loi. Mais elle est le feu, et elle est l’eau, elle est la danse. Elle brûle et coule entre les doigts. Eternel conflit entre le nomade et le sédentaire.

Par Carmen et Esméralda, se relient Victor Hugo et Prosper Mérimée, ces deux amoureux des vieilles pierres et des monuments historiques. Ce n’est pas coïncidence car dans la pierre de mémoire que menace la ruine, coule le fleuve du temps et sa danse éternelle.

Carmen et Esméralda sont le temps dans sa danse fugitive, l’éphémère sans cesse renouvelé, tournoyant. Claude Frollo dira d’Esméralda : « sa danse me tournoyait dans le cerveau ».

Et pourtant « l’homme océan » méprisait quelque peu cet écrivain inspecteur général des monuments historiques qui a confié à Viollet Le Duc la restauration de Notre-Dame de Paris.

Victor Hugo écrivit un jour « le paysage était plat comme Mérimée ». Il critiquera aussi la manière dont les lieux de mémoire sont restaurés par les technocrates (les mêmes déjà ! mais le mot fut inventé plus tard).

Mais ils se retrouvent sur l’essentiel, cet essentiel que Victor Hugo rappellera dans son roman Notre-Dame de Paris : « Jusqu’à Gutenberg, l’architecture est l’écriture principale, l’écriture universelle ». Ce qui était stable, immuable, unique, est dépassé et remplacé par cette autre écriture qui voyage par sa reproductibilité infinie.

Lorsque Claude Frollo reçoit la visite de l’Abbé de Saint-Martin qui est en fait le Roi de France, ce dernier lui dit ces paroles énigmatiques : « Ceci tuera cela ». Ceci peut être le livre sorti de l’imprimerie de Gutenberg dont la fluidité, la mobilité, la volatilité reproductible et douée d’ubiquité, tuera l’architecture, structure d’une pensée immobile. Et il est vrai que Victor Hugo envisage ce fait. Mais il est en même temps défenseur et protecteur de l’architecture. Ainsi dans l’esprit de Claude Frollo, gardien du temple, la prophétie peut prendre un autre sens, totalement inversé. Esméralda et sa chèvre page blanche dansant sur le parvis de Notre-Dame deviennent pour lui la tentation et le danger de l’esprit, la liberté conquise de la pensée qui peut devenir populaire et danser à tous les vents sous les mille yeux des lecteurs avides de savoir, contre la pensée secrète et sacrée qui se transmet dans l’architecture et les manuscrits. « Ceci tuera cela » peut alors signifier « Claude Frollo tuera Esméralda », car elle fait trembler son édifice.

Alors méfiance. Le mot ne fait pas la chose. Il peut la faire danser, mais peut aussi la détruire.

Que le mot soit dansé et chanté dans la ville sauvée des eaux par l’encre fluide d’un poète, quoi de plus naturel ?

Alors que Carmen danse au bord du fleuve sauvage au passage des oiseaux migrateurs et que son chant amoureux du soleil, d’un Phoebus à l’habit de lumière, résonne de nouveau au cœur ancien du Bazar Café ce samedi 29 juin : « L’amour est enfant de bohème qui n’a jamais, jamais connu de loi ».

Alain Foix

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